Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

top-secret-640x420.jpg

 

L'espionne qui venait du froid

 

       Quand tu es sur une piste d'escrime en Hongrie et que tu es déjà sur les rotules à cause d'un réveil musculaire à la mode Taliban, une seule chose peut t'aider à aller puiser dans tes ressources insoupçonnées : l'espionne. Oui, l'espionne.

Attention, n'allez pas imaginer que je vous parle de la James Bond girl qui sort de l'eau en Bikini, les cheveux brillants, le regard de braise et toute la panoplie de l'amazone torride qui va vous chevaucher durant des heures. Non. On est dans l'escrime, pas à Hollywood. Nos espionnes à nous les escrimeurs elles sont beaucoup plus vintage. Là on ne parle même plus de Couguars, on est dans l'outre tombe...certes elles ont aussi des poils aux pattes mais on ne peut pas dire qu'elles aient la foulée bondissante.

Bref, vous vous posez certainement la question primordiale : « comment saviez-vous que c'était une espionne ? » Pas faux. Nous n'avions aucune certitude, juste un faisceau de preuves...enfin plutôt une lanterne de preuves.

Déjà elle parlait à peu près le Français. C'est un signe. Si, si, promis elle parlait le patois. Quand les mots arrivaient à se frayer un chemin entre deux dents gâtées puis à franchir les poils de son duvet-moustache-barbichette sans se heurter aux protubérances diverses obstruant le pourtour de sa bouche, tu pouvais distinctement comprendre deux ou trois mots. Elle avait même poussé le mimétisme jusqu'à porter une grosse tâche de vin sur toute la partie droite de son visage. Plus Français que ça je vois pas...

Ensuite, tout le monde l'appelait l'espionne donc aucune raison pour qu'un bizut comme moi ne remette en cause sa profession. Tu n'es pas là pour ça. Pas plus que pour poser des questions d'ailleurs...tu vois bien que ça dérange. Ne me demandez pas pourquoi ça dérange, je n'en sais rien. A part vous dire qu'un bruit courait que jadis, à l'occasion d'une nuit sans lune et au détour d'un hôtel, un arbitre Français se serait laissé aller à tout lui avouer sur l'oreiller...à part ça rien. Aucune info, omerta totale.

 

Bref, autant vous le dire tout de suite, quant tu es sur la piste en train d'essayer d'éviter la séance de torture du Russe hostile qui te pilonne les côtelettes et que du coin de l'oeil tu vois l'espionne arriver en boitant pour regarder ton match, tu te sens pris au piège. Si tu gagnes, elle t’idolâtre. Si tu perds, elle te console. Dans les deux cas tu es perdant...mais il valait quand même mieux gagner pour poursuivre ta compétition et ainsi éviter d'avoir à lui tenir la jambe et le pied bot tout le reste de la journée.

Personnellement ce qui me dérangeait ce n'était pas le physique. Quand tu as eu des boxers étant enfant tu apprends à apprécier la bave qui coule et la tête renfrognée. Non, là où je ne me sentait pas à la hauteur, c'était qu'il fallait un peu parler chiffon et manger les petits gâteaux qu'elle nous confectionnait. Autant se faire euthanasier par l'épée d'un Bulgare en bout de piste...c'est moins douloureux. On reste dans l'acceptable.

Oui parce que devoir s'extasier devant le chiffon de par terre qu'elle t'a délicatement tricoté main-tricoté cœur pendant toute une année, ça reste un exercice réservé aux plus grands comédiens. Je ne suis même pas certain qu'un Copé ou qu'un Cahuzac soient capables de dire qu'ils trouvent ça ravissant avec un petit sourire de circonstance, c'est dire... En tout cas ce qui est sûr c'est qu'avec des fringues comme ça Nafissatou aurait été peinarde et DSK serait président.

Ceci dit, tout n'était pas bon à jeter chez l'espionne. Les biscuits qu'elle confectionnait étaient par exemple d'une grande utilité. L'avantage de ses gâteaux c'est que ça permettait de bien éponger le goulash trop liquide que tu avais ingurgité la veille au soir. Plus de problème de transit, tout était figé. Il paraît même qu’Attila et ses potes les Uns utilisaient ça comme du ciment quand ils voulaient se construire une hutte. D’ailleurs ça se remarque parfaitement sur la manière de tirer des Hongrois. Oui, en escrime leur jeu n'est pas très mobile. Tout est à base de petits coups de griffounettes aux avancées, c'est à dire sur ta main. Le Hongrois va rarement plus loin sinon il faut qu'il pousse un peu. ça peut rapidement créer des drames. On a vu des pantalons d'escrime céder pour moins que ça. Quand tu as un froc en Kevlar sensé résister à une perforation équivalant à 1 800 newtons au centimètre carré, je vous laisse imaginer la puissance de perforation du biscuit à la sortie des échappements. Les mauvaises langues disent que c'est avec ça qu'ils ont stoppé l'avancée des chars soviétiques en 1956. Je n'en sais rien mais en revanche je sais que moi ça m'a arrêté net l'envie d'attaquer.

J'ai donc logiquement perdu mon match contre le Ruskov !


Quand je suis sorti de piste, elle était là, toute triste de m'avoir vu perdre. Je l'ai vue se retourner et maugréer des mots en Hongrois, un truc dans le genre : « Pozmeck arum tilenz vizenlatacha niolzoch iguen eutoucha nem quesenum sepeum ». Ne me demandez pas ce que ça veut dire, je n'en sais rien. A part vous dire qu'elle était en train de maudire le Russe pour les 8 générations d'escrimeur à venir, je ne vois pas ce que je pourrais traduire d'autre. Et encore, je ne sais même pas si c'était ça. Oui parce que sa laideur était inversement proportionnelle à sa gentillesse. Dans ces conditions, difficile pour elle d'en vouloir à qui que ce soit, d'écarter celui-ci parce qu'il est Russe, de faire la gueule à celui-là parce qu'il est beau. Non l'espionne ne s'arrêtait pas à ça.

Du coup, une fois passée la déception de mon élimination, je suis quand même allé causer avec elle, histoire de passer le temps et puis aussi pour voir autre chose que des golgoths qui s'étripent sur un grillage métallique durant des heures. On a parlé d'escrime, de la France, de la Hongrie, de ses biscuits...j'avais l'inpression de causer à Yoda et au prère Fouras côté culture et au gars de cauchemard en cuisine côté desserts. C'était riche comme discussion.

 

Il y a quelques temps, à l'occasion d'un déménagement, je suis tombé sur une vieille housse d'escrime. Ça sentait le moisi. Il y avait deux épées rouillées, une boite de réparation...et un bout de tissu. Une sorte de foulard façon Hongrois avec des inscriptions dessus. Ça m'a renvoyé plus de 20 ans en arrière. C'est elle qui me l'avait donné une année où j'avais encore paumé. Elle était encore là, au bout de la piste, mais elle commençait à fatiguer un peu la vieille. Elle tirait de plus en plus la patte et ressemblait de plus en plus à Volodia, mon boxer de quand j'étais gosse. Mais elle était toujours là, simple, gentille et fidèle. Elle m'avait dit que ça me porterait chance. Ça a dû jouer un peu, c'est possible.

Bref, j'ai mis de coté les épées et j'ai utilisé la housse pour entasser des choses qui n'ont plus d'utilité pour jeter le tout à la déchèterie. Avant de partir tout balancer j'ai ajouté deux jolis polos Abercrombie & Fitch. On ne peut pas apprécier le moche et porter du Abercrombie & Fitch... La marque est trop belle pour la rabaisser à ce point.

 

Ah oui, j'oubliais, j'ai mis le foulard dans mon bureau.

Repose en paix l'espionne.

 

Newzorro

 

Visitez la homepage de Newzorro.com

(aphorismes, vidéos, images, zapping...)

homepage-button

Tag(s) : #"J'étais sportif mais ça va mieux"

Partager cet article

Repost 0